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Lundi 10 Decembre 2007



De Cargèse à Ajaccio, la Corse à huis clos

C'est comme une blessure. Une balafre qui ne cicatrise pas sur ce village de carte postale. Cargèse, en Corse-du-Sud, est hanté par la culpabilité et le soupçon qui pèsent sur trois de ses fils dans l'assassinat du préfet Claude Erignac, le 6 février 1998 à Ajaccio.


Au dernier recensement, 1 140 habitants peuplaient cette localité accrochée au flanc d'une montagne qui surplombe la Méditerranée. Deux églises - une de rite catholique grec et l'autre de rite romain - se font face dans une parfaite harmonie. Jusqu'en 2005, un seul curé nommé par Rome célébrait les deux offices. Parti en retraite, il n'a pas été remplacé. Les messes sont désormais dites par des prêtres de passage. Une sorte d'abandon à temps partiel pour ce village qui, depuis 1999, vit dans la douleur de ses enfants perdus.


Pendant qu'Yvan Colonna, surnommé le berger de Cargèse, tente de convaincre ses juges qu'il n'a jamais été mêlé au commando Erignac, Pierre Alessandri et Didier Maranelli purgent leur peine. Le premier s'est accusé d'avoir tiré sur le préfet. Il est incarcéré à perpétuité à la centrale de Lannemezan (Hautes-Pyrénées). Le second a reconnu son appartenance au commando. Il a été condamné à vingt-cinq ans de prison. En attendant l'issue du procès d'Yvan Colonna prévue le 12 décembre, Cargèse se mure. Si n'était cette affichette à l'effigie d'Yvan Colonna, "otage de la raison d'Etat", clouée sur un platane de l'avenue de la République en face du Manhattan - le bar des "natios" où travaille la fille de Pierre Alessandri -, rien ne rappelle qu'actuellement à Paris se joue le sort du berger corse qui fut quatre années durant le fugitif le plus recherché de France.

"De toute manière, quel que soit le verdict, cette affaire a marqué le village durablement et je ne sais pas s'il s'en remettra un jour", s'inquiète Philippe Carlini, conseiller municipal, ami d'Yvan Colonna. Moniteur de sport bénévole à l'association sportive du village, Philippe a pris la succession d'Yvan au club de football. Comme tous ici, il ne rate rien du procès, mais à l'opposé de ses concitoyens il accepte d'en parler sans se protéger derrière l'anonymat. "Yvan est devenu emblématique à la suite de la cavale", explique-t-il. Lui ne peut pas croire à la culpabilité de son ami. "Je ne le vois pas en train d'abattre un homme", répète-t-il. Toutefois, il ne comprend ni comment ni pourquoi "les autres membres du commando et leurs compagnes du commando l'ont dénoncé". De la terrasse de l'Hôtel Saint-Jean de laquelle, l'été, les touristes photographient la propriété des Colonna, M. Carlini s'interroge : "Pourquoi ont-ils donné son nom ?"

Dans les cafés du village, au Bon Accueil, au Chantilly et au BDA (pour Bar des amis), les bouches se ferment lorsqu'on ose briser ce tabou. Les regards se tournent. Les conversations s'arrêtent. Tout juste admet-on du bout des lèvres que les condamnés n'ont pas été "très convaincants" lorsqu'ils ont déposé à la barre afin d'innocenter l'accusé. " Pierre (Alessandri) et Alain (Ferrandi) n'ont pas vraiment expliqué les raisons qui, avant de se rétracter, les avaient conduits à impliquer Yvan", semble-t-on regretter.

Un peu plus loin, à deux kilomètres du village sur la route de Piana, au Castagnu, où se retrouvent à l'heure de l'apéro les chasseurs de bécasses et autres sangliers, la prudence reste de mise : "On ne sait pas ce qu'il y a dans le dossier", estime un habitué. "Tout le monde connaît les trois du village. C'est affectif. On se dit que quoi qu'il en soit, eux et leurs familles en ont jusqu'à la fin de leur vie avec cette histoire", déplore-t-il. Il ne veut pas donner son sentiment sur le déroulement des débats, mais il sait une chose : quand il croise un proche de ces trois, il ne demande jamais de nouvelles. "Comment peuvent-ils aller, avec un fils, un mari ou un père en prison ?", lâche-t-il.

A 19 heures, à l'heure du journal de France 3 Corse, dans ces quatre établissements les joueurs de cartes interrompent leurs parties et le patron monte le son. Les clients - des hommes en grande majorité - écoutent le compte rendu de la journée d'audience dans une sorte de recueillement. Ils sont peu à s'autoriser des commentaires. "Personne ne donne son avis", confie sous le sceau de l'anonymat cet habitué du Chantilly. Pas plus ceux qui sont convaincus de la culpabilité d'Yvan que ceux qui croient en son innocence. "Ce n'est ni la crainte ni l'omerta, mais plutôt de la pudeur et de la retenue", assure-t-il.

"UNE ÎLE DANS L'ÎLE"

L'affaire Erignac n'écrit pas le premier chapitre tumultueux de l'histoire de Cargèse. Suspendu au-dessus du littoral, à une heure de route au nord d'Ajaccio, ce village - "île dans l'île" comme le suggèrent certains Corses - accorde à chaque élection entre 15 % et 20 % de ses suffrages aux nationalistes. Après s'être distingué à la fin du XVIIIe siècle en accueillant une importante colonie de ressortissants grecs qui avaient fui l'oppression ottomane, Cargèse s'est illustré au début des années 1980. Le village fut à cette époque le théâtre de confrontations entre nationalistes radicaux, représentés en force dans ce secteur qui couvre Cargèse et Sagone, et les militants de la Corse française et républicaine (CFR), fervents adversaires du FLNC, qui avaient fait de Cargèse leur fief. Ces confrontations parfois violentes - il y a eu des attentats mortels - ont laissé des souvenirs, mais la mise en cause des militants nationalistes locaux dans l'assassinat du préfet Erignac n'a pas réveillé ces rivalités. Des anciens membres du CFR, antinationalistes chevronnés, ont signé la pétition de soutien à Yvan Colonna pour "la tenue d'un procès équitable". Et même mieux : Jean Dragacci, l'un des fondateurs du CFR, a déclaré publiquement que, selon lui, Yvan Colonna ne pouvait être le meurtrier "car il était un homme d'honneur qui assume ses convictions et ses actes".

Ici, à Cargèse, pour tout le monde, le père Colonna, Jean-Hugues, c'est "Petit Jean". Bien qu'ayant été député (PS) des Alpes-Maritimes entre 1981 et 1988, celui-ci ne passe pas pour un notable. La fille, Christine, l'aînée, est élue sur la liste nationaliste d'Unione Nazionale, à l'Assemblée territoriale depuis 2004. Militante du parti autonomiste A Chjama, elle est propriétaire d'une résidence de vacances, à trois kilomètres du village, sur la route d'Ajaccio. Le frère cadet, Stéphane possède un restaurant de plage. "La famille Colonna n'exerce aucune sorte d'influence occulte", assure un habitant du village.

"Certes les Colonna sont dans une situation économique beaucoup plus facile que les familles Alessandri ou Maranelli, mais imaginer qu'ils auraient pu acheter ou obtenir les rétractations à la suite de pressions me paraît tout à fait improbable", indique un responsable policier corse. D'autant que les Colonna ne sont pas intouchables. Il en veut pour preuve cet attentat du FLNC-Union des combattants, commis en juin 2005 sur un domaine acheté par un promoteur italien au père Colonna, et sur lequel ce dernier avait conservé 10 % des actions.
Yves Bordenave
Article paru dans l'édition du 11.12.07.
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