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Mardi 11 Decembre 2007



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Cette langue qui a résisté
Catalogna  


Pour un observateur européen en général et français en particulier, l’image de la Catalogne au sein de l’Espagne est singulière. On sait grosso modo que ses spécificités culturelles et surtout linguistiques font qu’il est difficile de la considérer comme une région de plus, c’est-à-dire comme ce à quoi la politique officielle des années du franquisme la réduisait. Ces particularités viennent de loin. Il y a déjà un siècle, la bourgeoisie locale parrainait la traduction en langue catalane des classiques, réformait la ville de Barcelone, en faisant un lieu d’avant-garde dans le domaine des manifestations artistiques, aussi bien architectoniques, picturales que musicales. En somme, elle intégrait la Catalogne dans l’image qu’une certaine Europe se donnait d’elle-même. Si cela était possible, c’est que les bases sociales le permettaient. Simplement, la Catalogne avait l’air d’échapper à une asthénie proche de la mélancolie qui submergeait l’Espagne, du fait de sa décadence économique et militaire comme de sa marginalisation face à la culture européenne. Une Espagne fondamentalement agraire – avec des exceptions telles que le Pays basque – qui semblait se refléter dans les vers d’Antonio Machado pour décrire la Castille : misérable, hier dominatrice, enveloppée dans ses guenilles, et méprisant tout ce qu’elle ignore.
La différence culturelle de la Catalogne amena, dans les années de la République, à une reconnaissance institutionnelle qui a trouvé sa forme dans le statut qui lui a été concédé en son temps, de même qu’au Pays basque et à la Galice. Puis vinrent la guerre civile et les années de ténèbres franquistes. En l’absence de pacte avec le nouveau régime – malgré la complicité d’un large secteur de la bourgeoisie catalane, soumise à une authentique schizophrénie entre ses intérêts économiques et ce que le franquisme représentait sur le plan culturel –, les aspects qui paraissaient la caractériser furent l’objet d’une persécution systématique. Concrètement, la langue catalane fut exclue de tout usage officiel et limitée exclusivement à la sphère domestique. N’étaient tolérés que les éléments de la culture susceptibles d’être canalisés vers le registre folklorique, comme la danse et la musique traditionnelles, homologuées par la propagande officielle en manifestations régionales de l’Espagne unie.
Parallèlement, sur le plan économique, la Catalogne poursuivait son développement, et celui-ci accentuait le gouffre social qui la séparait du reste du pays. Dans les années 1950, alors que le régime franquiste était pleinement consolidé, se produisit un exil des fils de l’Espagne rurale vers des zones industrielles du nord, principalement vers la Catalogne et le Pays basque. On assista alors à une confrontation culturelle, à l’image de ce qui se passait à la même période dans cette Italie évoquée, de manière si émouvante, par les films de Luchino Visconti. Entre Almería et Barcelone, il y avait le même abîme économique et culturel qu’entre le mezzogiorno de La terra trema et le Milan industriel de Rocco et ses frères, avec en plus une différence linguistique qui se révélerait essentielle.
En Catalogne, les émigrants méridionaux étaient inévitablement victimes de ces vexations que l’Europe manufacturière réservait aux fils de l’Europe agraire – brimades qui aujourd’hui se manifestent si souvent dans les relations entre les citoyens communautaires et ceux du sud de la méditerranée. Mais en Catalogne, à cette époque-là, ce mépris, cristallisé par le terme charnego, trouvait, pour certains, un palliatif dans le fait que la multiplication des immigrants de langue castillane – manipulés par la politique franquiste – diminuait objectivement la possibilité de voir la langue et la culture catalanes récupérer la présence sociale qu’elles avaient perdue.
En conséquence, les natifs du reste de l’Espagne, à la fois dévalorisés en raison de leur précarité économique et taxés d’oppresseurs, apparaissaient comme des instruments de la répression culturelle de tout un peuple. Une offense objective – de laquelle le régime était en dernier ressort responsable – qui laisserait forcément une marque profonde dans les âmes des victimes.
Mais ceux qui en Catalogne furent un jour appelés « les autres Catalans » – et il faut souligner le terme « Catalans », car il s’agissait d’une première tentative de rapprochement – ne pouvaient ignorer un fait : la population de langue catalane résistait simplement en luttant, de multiples façons, pour restaurer les conditions politiques non pas de la fertilité de sa culture, mais de sa survie. C’est ainsi que le combat général de l’Espagne contre le franquisme se complétait, là, d’une véritable dialectique ayant pour objectif d’éviter la division en deux communautés.
Pour beaucoup, il fallait explicitement que les citoyens d’Espagne s’approprient la cause de la pleine récupération de la langue et, en général, de la culture catalanes. Cette ouverture à l’âme de l’autre, à commencer par sa langue, allait beaucoup plus loin – non seulement en Catalogne, mais aussi au Pays basque – que le problème d’assumer ou pas l’identité nationale de la Catalogne. Il y a, en effet, des raisons de penser que la mort d’une langue est quelque chose de beaucoup plus concret, plus tragique, que celle de l’abstraction constituée si souvent par un Etat ou une patrie. Car la diversité des langues fait qu’elles ont toutes en commun l’ambiguïté et l’arbitraire du registre linguistique, leur absence de mimétisme face à la nature, et, en somme, leur différence abyssale quant à un code de signes. D’où le paradoxe suivant : les langues sont salva veritate interchangeables ; pourtant, d’une certaine manière, dans la disparition de l’une d’elles, c’est le langage tout entier qui semble mourir, comme c’est le cas avec les hommes puisqu’il n’y a pas d’humanité sans individus.
Si, il y a vingt-cinq ans, la restauration de la langue et la culture catalanes ne paraissaient pas être vécues comme une remise en question des valeurs générales, parfaitement légitimes, liées à une certaine idée de l’Espagne, il semble à présent que nous ayons régressé. Voici deux ans, M. José María Aznar, alors président du gouvernement, faisait la leçon à la classe patronale espagnole pour qu’elle s’érige en sauvegarde de l’unité de l’Espagne. Puisque personne n’envisageait de remettre en cause l’unité du marché – cause à laquelle les patrons, surtout, devraient être sensibles –, cela cachait autre chose.
Le fantasme de la perte des références communes sur le plan culturel et symbolique était de retour. Cela ne concernait pas seulement la droite nationaliste espagnole : en phase avec les déclarations de M. Aznar, le président socialiste de la communauté autonome d’Estrémadure affirmait dans un article d’opinion que les éventuelles souverainetés du Pays basque ou de la Catalogne étaient inacceptables, non seulement pour des raisons historiques, mais aussi pour des raisons « sentimentales » (sic). Mot-clé surprenant dans la bouche d’un dirigeant politique.
Les manifestations d’identité politique, culturelle et linguistique venant des citoyens d’une communauté seraient intolérables parce qu’elles offenseraient nos « sentiments ». Ne s’agirait-il pas plutôt de nos ressentiments ? Ceux-ci ne se créent pas à partir de rien. Il existe des causes qui les déterminent, et deux parties qui les alimentent. Prenons comme exemple le débat lamentable sur la foire du livre de Francfort, pour laquelle un responsable culturel avait prévu une représentation de la Catalogne constituée exclusivement d’auteurs de langue catalane. On prétendait ainsi éluder la réalité tenace, une importante quantité des livres d’auteurs catalans étant écrite en langue espagnole.
Mais, parfois, la dénonciation d’un fait si intolérable sert d’excuse pour ne pas reconnaître que, dans la ville de Barcelone, aujourd’hui, la langue catalane n’est en aucun cas dans la pratique une menace pour la langue espagnole. Il est très curieux que certains soient parfaitement disposés à accepter les lois administratives de discrimination positive, lorsqu’il s’agit de la participation des femmes au gouvernement, et se montrent pourtant radicalement scrupuleux à l’heure d’accepter la même logique concernant des langues qui, si on les abandonnait à la loi du marché linguistique, finiraient par s’éteindre. Il n’est pas certain que tel soit le cas du catalan, mais bien celui de l’euskera. Disons-le sans détour, au-delà de toute idéologie ou de bons sentiments, la situation objective de la langue espagnole – et de la culture qu’elle véhicule – rend impossible que les langues périphériques d’Espagne la marginalisent.
Loin du franquisme, il devrait être possible d’envisager un pacte de compatibilité entre l’identité culturelle catalane – sa langue en premier lieu –, celle des Espagnols d’autres régions et celles des nouveaux immigrants, qui ont également leurs propres manifestations culturelles. Nous serions alors en condition d’aborder d’autres questions qui semblent être éternellement reportées – sauf si quelqu’un a intérêt à ce qu’il en soit autrement, car il est bien connu que celui qui impose son problème détermine d’une certaine manière notre monde. Un article de la législation catalane dit que le catalan est la langue propre à la Catalogne, ajoutant que « le castillan l’est aussi ». Il ne s’agit pas de modifier l’énoncé, mais d’obtenir que dans les faits, pour exprimer notre fidélité aux valeurs réellement démocratiques, en Catalogne comme en Espagne, l’autre langue soit, au moins, respectée comme étant la langue propre.

Víctor Gómez Pin.
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On ne parle pas le francophone
Par Tahar Ben Jelloun in Le monde Diplomatique http://www.monde-diplomatique.fr/2007/05/BEN_JELLOUN/14715  


Ces « métèques » qui illustrent la littérature française

Les mots se jouent des visas pour entrer dans la littérature. La littérature française est donc celle que construisent tous les auteurs qui s’expriment en français, où que ce soit dans le monde. A cet égard, le qualificatif de « francophones », pour désigner les écrivains ressortissant d’autres pays que la France, et les œuvres qu’ils produisent, est non seulement absurde, mais aussi blessant. Ne fait-il pas penser aux tentatives d’instaurer une hiérarchie entre les Français dits « de souche » et les autres, pourtant tous citoyens égaux en droits ?
Par Tahar Ben Jelloun

Pourquoi la cave de ma mémoire, où habitent deux langues, ne se plaint jamais ? Les mots y circulent en toute liberté, et il leur arrive de se faire remplacer ou supplanter par d’autres mots sans que cela fasse un drame. C’est que ma langue maternelle cultive l’hospitalité et entretient la cohabitation avec intelligence et humour.

Ainsi, que de fois il m’est arrivé, en écrivant, d’avoir un trou, un vide, une sorte de lacune linguistique. Je cherche l’expression ou le mot juste, mot parfois banal, et je ne le retrouve pas. La langue arabe, classique ou dialectale, vient à mon secours et me fait plusieurs propositions pour me dépanner. Ces mots arabes, je les écris dans le texte même, en attendant que ceux qui m’ont lâché reviennent. C’est une question d’humeur, de fatigue ou d’errance.

Oui, il m’arrive de céder à une errance dans l’écriture comme si j’avais besoin de consolider les bases de mon bilinguisme. Je fouille dans cette cave, et j’aime que les langues se mélangent, non pas pour écrire un texte en deux langues, mais juste pour provoquer une sorte de contamination de l’une par l’autre. C’est mieux qu’un simple mélange ; c’est du métissage, comme deux tissus, deux couleurs qui composent une étreinte d’un amour infini.

Cette situation est simplement fabuleuse. Personne ne peut affirmer que cette appartenance à deux mondes, à deux cultures, à deux langues n’est pas une chance, une merveilleuse aubaine pour la langue française. Car c’est en français que j’écris et, pour des raisons de choix et de défi, je ne me suis jamais senti prédisposé à créer en langue arabe classique. Malheureusement je ne maîtrise pas cette langue, belle, riche et complexe. Une question de hasard et d’histoire. Il aurait fallu tôt s’investir entièrement dans cette langue pour pouvoir l’utiliser et en faire l’expression privilégiée de mon imaginaire, avec l’ambition de raconter des histoires qui sont autant de desseins humains ; je savais cependant, comme le dit un personnage de Tandis que j’agonise, de William Faulkner, que « les mots ne correspondent jamais à ce qu’ils s’efforcent d’exprimer ».

Dès l’école primaire, je me suis trouvé face aux deux langues, joyeusement confronté à deux tribus de mots, à deux maisons, l’une plus vaste que l’autre, mais toutes deux hospitalières, aérées, spacieuses, avec quelques trésors cachés sous le marbre ou le zellige taillé par des artisans talentueux. Mon père craignait que le français ne l’emporte sur l’arabe ; ma mère, qui ne savait ni lire ni écrire, me disait : « Apprends toutes les langues, le principal c’est que tu continues à me parler en arabe dialectal ! »

Mes premiers poèmes, je les ai écrits tout naturellement en français parce que je venais de lire Les Yeux d’Elsa, de Louis Aragon, et que j’ai été bouleversé par ces poèmes largement inspirés de la poésie amoureuse des Arabes d’Andalousie. Ces textes m’ont accompagné durant mon adolescence et, pour m’adresser aux jeunes filles, je leur citais quelques vers d’Aragon. Depuis, j’ai découvert les surréalistes, et là, je savais que la langue française serait celle que j’utiliserais pour tout dire. Je ne sais pas si j’ai tout dit, mais le français me donne une liberté, une jouissance qui m’enchantent et fouettent avec une belle énergie mes pensées les plus enfouies.

C’est cette même liberté qui règne dans ma cave. Elle permet aux mots des deux langues de se toucher, de s’échanger et même d’émigrer.

Si le ministère de l’intérieur français généralisait le système des visas pour fouler le sol de la France, beaucoup de mots resteraient au seuil des frontières. La langue française a intégré dans son parler et dans ses dictionnaires des centaines de mots arabes, mots quotidiens, d’autres plus techniques. Mais ce passage, cette intégration se sont faits à l’insu des censeurs et autres contrôleurs. On n’a pas encore inventé la « police des langues ».

Il faut déplorer combien l’Etat français se trompe en diminuant les crédits de la coopération culturelle dans le monde. Plus la France fait d’économies sur la culture, surtout celle qui s’exporte et la représente à l’étranger, plus elle accentue le déclin de la langue française et celui de sa culture dans le monde. Ce sont des économies misérables, marquées par une mesquinerie qui jure et détonne avec la beauté et la splendeur de la langue française. En réduisant ses budgets, la France se fait mal voir et mal considérer, se comportant comme un pays sans grands moyens, prêt à solliciter ou à recevoir l’aumône. Mais ceux qui décident ce genre de sape dans les budgets sont des politiques assez médiocres qui ont une vision courte et sans grande ambition, considérant qu’à partir du moment où la culture n’est pas rentable immédiatement, il faut la négliger et chercher du brillant ailleurs. Telle est l’époque. C’est le règne de la valeur marchande.

Mais nous ne comptons plus sur l’Etat et sa politique pour continuer de servir la langue française, pour la travailler, la réinventer, la métisser, la bousculer et en sortir ce que nous portons de meilleur en nous. Quand je dis nous, je pense à tous ces écrivains quasi anonymes qui écrivent et essaient de pousser les portes de l’édition française ; je pense à ces poètes qui, tout en sachant que les grands éditeurs ont cessé ou presque, à quelques exceptions près, de publier de la poésie, continuent d’écrire et d’illustrer cette langue qui n’est pas leur langue mère ; ils se battent avec les moyens du bord pour que leurs poèmes parviennent à quelques lecteurs.

Dans L’Année de la mort de Ricardo Reis, José Saramago écrit que « la langue choisit probablement les écrivains qui lui sont nécessaires, elle les utilise pour exprimer une parcelle de la réalité ». Je voudrais ajouter à ce constat que la langue exprime aussi ce qui est derrière cette parcelle, ce qu’on ne voit pas ou qu’on ne dit pas. Elle va au-delà du réel, car elle ne se plie pas à la réalité visible, mais à ses composantes les plus mystérieuses, les plus énigmatiques.

Ainsi j’ai été choisi, alors que j’ai toujours été persuadé que la question du choix ne s’est même pas posée, sauf qu’au moment de passer de l’apprentissage à l’écriture, le français s’est imposé à moi avec un naturel déconcertant. La preuve : je n’ai jamais changé de langue.

Il m’est arrivé parfois de me rebeller contre la notion si ambiguë, si étroite de francophonie. Est considéré comme francophone l’écrivain métèque, celui qui vient d’ailleurs et qui est prié de s’en tenir à son statut légèrement décalé par rapport aux écrivains français de souche.
Un immense jardin public

Souche : une notion aussi antipathique que celle de francophone. Cette distinction existe, elle est faite par les dictionnaires, par les médias et par les politiques. Pour peu, elle ressemblerait à une discrimination. Mais on passera outre et on priera les tenants officiels de la francophonie d’avoir un peu d’imagination pour englober dans la littérature française tous ceux qui écrivent en français, en sachant pertinemment qu’il existe plusieurs façons de manier cette langue, de Marcel Proust à Louis-Ferdinand Céline, en passant par Aimé Césaire et Kateb Yacine, entre autres.

Cette colère n’a plus lieu d’être. Simplement parce que le public, le grand public ne fait pas de distinction entre une littérature « noire » et une autre « blanche », une littérature « de souche » et une autre « métèque », et qu’il aime la bonne littérature quels qu’en soient l’auteur, sa couleur de peau, ses origines géographiques, ses horizons ou le grain de sa voix quand il lui arrive de lire ce qu’il a écrit. Depuis, on sait que la francophonie a rejoint son statut d’origine, celui d’une aire politique entretenant une mémoire coloniale à peine dépassée ou plutôt déguisée.

Elle sert à réunir les chefs d’Etat des pays dits francophones, à donner à la France l’illusion qu’elle contrôle, ou au moins qu’elle cultive, une certaine amitié, pour ne pas dire ses intérêts. Il s’agit d’une sorte de matriarcat ambigu, mais personne n’est dupe et surtout pas les écrivains. Voir ces chefs d’Etats africains s’aligner sagement autour du président français pour la « photo de famille » a quelque chose de pathétique et d’anachronique. Et ils aiment ça !

La langue est naturellement le fondement de la culture. La culture, c’est la vie quotidienne, la vie qu’on essaie de comprendre, tout en sachant qu’elle est faite de mystère, de hasard, de secret et d’incompréhension. La langue nous donne l’illusion de comprendre le monde, de le sonder, de le connaître et même de le dominer. Depuis Henri Bergson, on sait que « l’intelligence est caractérisée par une incompréhension naturelle de la vie » ; alors on se réfugie dans le langage, on prend à témoin les mots, et on les manipule jusqu’à effacer cette illusion.

Les mots soulèvent la terre de notre enfance et l’éparpillent dans les saisons qui nourrissent notre espoir. Que ces mots appartiennent à la langue de Racine ne change rien à l’entreprise, sauf que, dans le cas des écrivains venant d’ailleurs, ces mots prennent une couleur particulière car ce ne sont pas des mots orphelins, mais des mots qui ont baigné dans des mémoires de toutes les épices.

Curieusement, quand on parle de Franz Kafka, d’Emil Cioran, de Samuel Beckett ou d’Eugène Ionesco, il est très rare qu’on rappelle qu’ils n’écrivaient pas dans leur langue mère, ou bien qu’ils allaient d’une langue à l’autre sans que cela offusque ou fasse problème. Ceux qu’on désigne du doigt, ceux qui doivent se justifier, montrer leurs « papiers », ceux qu’on regarde avec suspicion, ce sont les « métèques », lesquels sont heureux de cultiver ce jardin français, un immense jardin public où poussent toutes les fleurs, sans parler des mauvaises herbes, ingrédients indispensables pour faire de la bonne littérature.

Je me souviens du poète marocain Mohammed Khaïr-Eddine, un Berbère arrivé en France peu de temps après le tremblement de terre d’Agadir (1961), un poète rebelle, insolent, portant la rage et la mort à la boutonnière, puisant dans le dictionnaire les mots rares pour dire toutes ses colères. Jusqu’à sa mort, il a persisté dans la maltraitance de la langue française pour en sortir des poésies d’une exceptionnelle fulgurance. Il saccageait le français, tout en étant irréprochable sur la syntaxe, le pliait à son désir de tout déballer, de tout déconstruire. Lui, « francophone » ? Il hurlait : « Poète, Dieu et rien d’autre ! »

Je me souviens de Kateb Yacine, poète errant, incompris dans son pays, l’Algérie, ne sachant pas contenir sa rage, si ce n’est dans une autodestruction, mélanger le français, l’arabe et le berbère dans une pièce de théâtre : Mohamed, prends ta valise ! Un acte courageux qui lui a permis de communiquer directement avec le peuple immigré en France. Face au grand succès qu’a connu cette pièce, une gazette de l’armée algérienne a attaqué Kateb, et les premiers islamistes l’ont persécuté, interprétant le titre de la pièce à la lettre, Mohamed étant, dans leur esprit, le Prophète !

Kateb, après avoir assisté au massacre perpétré par l’armée française sur la population de Sétif en 1945, avait décidé d’entrer « dans la gueule du loup » pour écrire. Cela donnera plus tard Nedjma, roman d’une densité exceptionnelle, paru en pleine guerre d’Algérie, ce qui a poussé son éditeur (Seuil) à accompagner le texte d’une préface ! C’est dans une langue pure, brutale, précise, lumineuse que Kateb a écrit des pages inoubliables des lettres françaises.

Dans un autre esprit, plus sage, plus sagace, le Libanais Georges Schéhadé a, lui aussi, donné à la langue française quelques-unes de ses plus belles pages.

Je ne citerai pas là tous ceux qui ont nourri et enrichi cette langue, au point de la faire migrer dans des contrées et des intimités où elle n’aurait jamais pu entrer toute seule. Je voudrais juste rappeler que ni Khaïr-Eddine, ni Kateb, ni Schéhadé ne se réclamaient de cette francophonie qui leur était étrangère parce qu’elle se pavanait davantage dans les palais présidentiels que dans les exigences des poètes. Eux n’avaient nullement besoin d’une étiquette pour continuer de chanter, de hurler, de danser et de s’enivrer avec une langue beaucoup plus hospitalière, plus généreuse, plus large que l’esprit politique qui essayait d’en tirer profit.

Tout le paradoxe est là. On ne parle pas le francophone. On ne l’écrit pas non plus. Le francophone est un « machin », taillé sur mesure pour que les politiques puissent s’abriter derrière, alors que l’accès à l’école française, dans certains pays, est des plus limités, que la circulation des hommes (étudiants, artistes, intellectuels) est rendue très difficile, que les instituts français dans le monde, où l’on aime la langue et la culture françaises, crient misère. La France a des mots choisis pour parler de sa politique de coopération, mais elle n’a pas les moyens de cette politique. L’argent s’en va ailleurs, dans des projets de défense ou de sécurité. La cinquième puissance du monde n’a pas les moyens de renouer avec son passé de puissance culturelle, et il lui arrive de se plaindre.

Les Britanniques n’ont pas eu besoin de créer des institutions en vue de promouvoir l’« anglophonie ». Ils considèrent leurs écrivains nés hors de leurs frontières et écrivant en anglais comme des écrivains anglais. Il n’y a pas de débat, pas de conflit, pas d’ambiguïté.

J’ai demandé un jour à Salman Rushdie s’il se considère comme un écrivain britannique. Il m’a répondu : « Oui, bien sûr, mais je suis aussi un écrivain indien, simplement parce que ma source d’inspiration est principalement indienne. » J’ai posé la même question à Hanif Kureishi, dont les parents sont du Pakistan. « Ecrivain anglais, évidemment ! », a-t-il répondu.

Quoi qu’il en soit, ces écrivains qui ne sont pas britanniques de souche vivent et écrivent comme s’ils étaient des Anglais avec un imaginaire spécifique, sont perçus et lus comme des auteurs anglais au même titre que John Le Carré ou Martin Amis. L’arrière-fond historique n’est pas le même que celui qu’a la France avec les pays du Maghreb et de l’Afrique noire. De là à considérer la francophonie comme un des aspects ou une des conséquences de la colonisation, il n’y a qu’un pas. Je ne le franchirai pas, parce que ce serait facile de tout mettre sur le dos de l’histoire.

La francophonie, en tant qu’institution, vit aussi grâce à ceux qui y croient en dehors de l’Hexagone. Certains s’y accrochent, à défaut d’avoir une reconnaissance naturelle et évidente. Qu’importe, une langue a ceci de particulier : c’est une immense maison aux portes et fenêtres sans cadres, ouvertes en permanence sur l’univers ; c’est un pays sans frontières, sans police, sans Etat, sans prisons. La langue n’appartient à personne en particulier, elle est là, disponible, malléable, vive, cruelle, magnifique et toujours truffée de mystères.

Le français n’échappe pas à cette vision. Il est parlé par des millions de personnes qui ne sont pas juridiquement des Français. Elle est écrite, malmenée, enrichie, fécondée par des milliers de créateurs éparpillés dans le monde. Je me souviens d’un Vietnamien, un homme ayant plus de 70 ans, interrogé par Radio France, regretter avec élégance que le consulat de France à Hanoï lui ait refusé un visa touristique en vue de revoir la Sorbonne, où, une quarantaine d’années plus tôt, il avait soutenu une thèse sur la poésie de Victor Hugo. Pour dire ses regrets, il s’est mis à réciter Les Contemplations, apprises par cœur. Hommage à la langue, hommage à l’esprit et à la générosité d’une culture empêchée parfois de vivre à cause du zèle ou d’un racisme profond et non reconnu de certains petits fonctionnaires butés et incultes. Cet homme ne se plaignait pas, il racontait juste qu’un petit fonctionnaire de France l’avait empêché de réaliser un rêve. Il termina son témoignage en récitant un poème de Stéphane Mallarmé.
Il faut renoncer à l’avarice du cœur

Aujourd’hui, le français n’est parlé au Vietnam que par une infime minorité de personnes : quelques survivants de l’époque de l’Indochine, et quelques très jeunes qui prennent des cours à l’Alliance française. Le reste de la population s’est mis à l’anglais.

La passion de la langue française ne sera jamais inutile. Elle s’étend, se répand et se développe à l’insu de la fameuse souche hexagonale. Ceux qui parlent et écrivent le français n’aiment pas s’expliquer sur leur fréquentation de la langue et des écrivains qui l’ont portée au sommet des civilisations. Ils regrettent que la patrie de la langue soit moins concernée par son avenir. La France pense que sa langue est assez forte pour résister toute seule aux assauts de l’anglais ou de l’espagnol. Cette arrogance est de l’ignorance. Parce qu’elle est le fondement de toute culture, la langue a besoin d’être entretenue, fêtée, célébrée, aimée pour qu’elle s’enrichisse et se répande avec bonheur et largesse. Pour cela, il faudra renoncer à l’avarice du cœur et aux sapes des budgets de la culture et de la coopération. Mais cela n’a jamais empêché des poètes, des romanciers, des créateurs de s’engager pour vivre le français et le faire vivre par-delà les frontières et les politiques aux visions étroites.

Comme René Char, « j’ai de la difficulté à me reconnaître sur le fil des évidences » ; alors je reviens aux mots, à leurs défis et à leurs complexités. Je voudrais dire le bonheur d’écrire, je veux dire l’angoisse et le doute, l’impatience et la ferveur. Ecrire en français ne m’a pas posé de problème, car le français est ma langue, et personne ne pourra me l’arracher ou l’étouffer. Je me sens un peu comme un autre personnage de Faulkner – dans Moustiques –, qui se définit ainsi : « Passionné, simple et éternel dans l’obscurité équivoque et dérisoire du monde. » C’est dans ce trouble, cette diversité et cette absence de certitude que mon imaginaire s’exprime en français, et il m’est arrivé d’avoir le témoignage de certains lecteurs qui m’ont assuré m’avoir lu en arabe quand ils lisaient mes livres en français. Cela est une autre histoire, mais elle n’est ni absurde ni dérisoire, elle est vraie, et je me demande encore pourquoi.

Tahar Ben Jelloun.

Culture, Identité culturelle, Langue, Littérature, Francophonie, France

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Tahar Ben Jelloun

2007 — Pages 20 et 21
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