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Jeudi 17 Janvier 2008



Radicalisation nationaliste en Corse, par Jean-Louis Andreani

La condamnation d'Yvan Colonna n'explique pas tout.

Le regain de violence en Corse, qui a culminé avec l'incendie criminel du bureau d'Ange Santini, président du conseil exécutif, après l'envahissement de la collectivité territoriale (CTC, équivalent insulaire des conseils régionaux), samedi 12 janvier, va sans doute au-delà d'une réponse à la perpétuité prononcée en première instance contre le berger accusé d'avoir participé à l'assassinat du préfet Claude Erignac. Cette condamnation n'est qu'un élément supplémentaire qui contribue à durcir encore un climat tendu, lié à la crise multiforme du nationalisme, et à faire franchir un nouveau pas à la violence.


Le fait même de s'en prendre aux locaux de la CTC, où siègent pourtant des élus nationalistes, est une nouveauté, liée au fait que le président du conseil exécutif et celui de la CTC, Camille de Rocca-Serra, sont tous deux UMP. Le second est en outre réputé très proche de Nicolas Sarkozy, qui concentre en ce moment toutes les critiques des nationalistes. Au surplus, les dirigeants de l'assemblée de Corse font l'objet d'attaques convergentes de la part de leurs divers opposants, dont les nationalistes, qui leur reprochent une gestion taxée d'immobilisme.

Au-delà du choix de la cible, tout en déplorant les incidents de samedi, Jean-Philippe Antolini, porte-parole du Comité antirépression (CAR), l'un des principaux organisateurs de la manifestation qui a dégénéré, a évoqué, le 14 janvier, l'exaspération des nationalistes. Celle-ci est une réalité. Divisé, de plus en plus critiqué dans l'île même, privé de perspectives politiques par l'échec du référendum de 2003 qui visait à doter la Corse d'institutions nouvelles, ce mouvement est engagé depuis plusieurs mois dans une confrontation avec les pouvoirs publics sur deux fronts : l'offensive policière contre ses militants et la question du rapprochement des "prisonniers politiques".

Le second point constitue une vieille revendication des nationalistes. Le gouvernement de Lionel Jospin avait accepté le principe d'un tel rapprochement, avec incarcération à la prison de Borgo. Les gouvernements suivants n'ont pas été aussi clairs. Mais, de toute façon, le résultat est le même. Si quelques mesures individuelles ont été prises, aucune politique nationale réelle n'a jamais été menée. Sans doute parce que les gouvernements successifs redoutent des possibilités d'évasion, mais surtout l'impact négatif d'une telle mesure sur l'opinion publique du continent.

Quant à la ténacité policière, qualifiée de "harcèlement" par les nationalistes, elle est liée au changement d'approche de la question corse par M. Sarkozy. Depuis l'échec du référendum de 2003, Paris considère que le débat institutionnel est clos. Il n'y a donc nul grain à moudre pour d'éventuelles discussions politiques, auxquelles de toute façon les représentants de l'Etat ne semblent pas du tout disposés. Après ce qu'il a vécu comme un revers personnel en 2003, M. Sarkozy a adopté vis-à-vis du mouvement nationaliste une ligne très dure dont il ne s'est plus départi. A chaque occasion - la dernière a été sa visite en octobre 2007 -, il n'a pas de mots assez durs pour s'en prendre aux nationalistes qui pratiquent la violence, tous ramenés au rang de "voyous" ou de "mafieux". Ces anathèmes réitérés n'impressionnent bien sûr aucun nationaliste. Ils ont même, du point de vue du gouvernement, un effet pervers : ils consolident, voire renouent, des solidarités mises à mal par les divergences politiques et stratégiques. Mais ils se traduisent sur le terrain par une activité policière soutenue.

A partir du moment où, pour faire cesser la violence, les autorités ont écarté une approche politique du sujet, leur pari implicite semble être qu'une action déterminée finira par mettre un terme aux attentats nationalistes. Il est donc bien loin le temps où les gouvernements se voyaient accusés, par leur opposition du moment, de ménager les nationalistes pour ne pas faire capoter des contacts politiques. Police et gendarmerie débordent d'activité pour mettre la main sur les auteurs d'attentats. La ministre de l'intérieur, Michèle Alliot-Marie, vient de demander à ses hommes un effort pour réduire encore le délai entre la réalisation d'un attentat et l'interpellation de l'auteur. Les nationalistes et leurs soutiens se plaignent de la multiplication des arrestations spectaculaires et musclées, souvent suivies de remises en liberté, faute d'éléments tangibles, mais qui permettraient au passage de constituer une banque de données ADN de militants nationalistes.

IMPOPULARITÉ GRANDISSANTE

Les limites de cette stratégie sont évidentes. Un cercle sans fin semble enclenché : le renforcement de l'action policière contribue à créer, en réaction, des vocations militantes, nourrit les campagnes de soutien aux nouveaux "patriotes" incarcérés, suscite des actions violentes, qui entraînent une réponse policière, qui elle-même, etc.

Le mouvement nationaliste est donc affaibli à la fois par les coups de boutoir des forces de l'ordre et par ses difficultés politiques. Mais son émiettement et ses échecs se traduisent par l'apparition de militants souvent aussi radicaux que peu encadrés. Que l'incendie de la CTC ait été le fruit d'une action concertée et préparée ou le résultat d'un dérapage incontrôlé, il confirme en tout cas ce phénomène, notamment chez les jeunes.

Cette radicalisation est d'autant plus dangereuse qu'elle est le fait de militants dont la formation politique est beaucoup plus précaire que celle de leurs aînés. Le désaccord d'une partie des animateurs de la mouvance nationaliste et autonomiste avec l'occupation des locaux, les mouvements de colère de dirigeants présents, qui, eux, voulaient quitter les lieux sans incident, montrent que tous sentent combien la situation est insaisissable et risquée. Ainsi, les attentats identifiés comme politiques diminuent - sur les 180 attentats comptabilisés en 2007, seuls 37 % ont été revendiqués -, mais ne cessent pas, et de nouvelles formes de violence se développent : violences urbaines lors des manifestations et, maintenant, incendie volontaire au sein même de la CTC.

Pourtant, la condamnation de la violence politique est de plus en plus répandue dans l'île. Les modérés de la mouvance prennent des positions de plus en plus tranchées et se joignent à la condamnation émanant de la société civile. La rupture entre autonomistes et nationalistes au sein de l'assemblée de Corse, en germe depuis des mois, est devenue publique après l'incendie du bureau de M. Santini. Mais, paradoxalement, la violence survit à son impopularité grandissante, et devient même peut-être plus dangereuse, ce qui complique encore l'équation insulaire.
Jean-Louis Andreani
Article paru dans l'édition du 18.01.08.
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